Chronique 105 – Le syndicalisme, un contrepouvoir essentiel

Chronique 105 – Le syndicalisme, un contrepouvoir essentiel

Quoi de mieux pour un gouvernement de droite que de monter les travailleuses et les travailleurs les uns contre les autres. Un gouvernement qui coupe sans vergogne dans les services essentiels a tout intérêt à trouver des boucs émissaires, et les syndicats sont une cible toute désignée.

Dans cette perspective, on comprend mieux les multiples attaques frontales du gouvernement envers les travailleurs et les travailleuses, tant syndiqué∙es que non syndiqué∙es, du Québec. Nous assistons en ce moment aux répercussions collectives d’une de ces attaques, la loi 14 « visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out »[1], dans le conflit de travail de la STM. La loi, effective depuis le 30 novembre, a paradoxalement donné énormément de pouvoir au patronat. Comme on lui faisait miroiter la possibilité d’une intervention gouvernementale, la partie patronale avait alors tout avantage à laisser le conflit s’enliser, au détriment tant des syndiqué∙es que de la population.

Les besoins et les services essentiels

Ce conflit ramène de l’avant le caractère essentiel des services publics, et des conditions qui permettent d’en assurer le plein accès à la population. La notion de service essentiel, quant à elle, peut référer à une notion juridique beaucoup plus restrictive. Or, si l’on réfléchit sous l’angle plus large des besoins de la population, on doit non seulement considérer les limites du droit de grève (un enjeu par nature ponctuel), mais surtout comment ce service doit être mis en œuvre, entretenu et financé. Le transport en commun est-il essentiel ? Il ne semble pas l’être lorsqu’il est temps d’y investir pour payer adéquatement ses employé·es, en assurer l’accès à bas prix (et pourquoi pas gratuitement, d’ailleurs !) et le faire fonctionner. Mais lorsqu’il est affecté par des moyens de pression qui auraient pu être évités, on lui revendique ce statut à hauts cris.

On avait déjà eu un avant-goût de ces confusions sémantiques en éducation lors de la dernière négociation du secteur public. Alors que plusieurs les considèrent comme un service essentiel (en temps de pandémie par exemple), on n’hésite pourtant pas à charcuter les budgets des écoles, cégeps et universités en considérant que le système éducatif doit « faire sa part », oblitérant son essentialité et le fragilisant du même coup.

Bien sûr, la population a besoin de services fiables, comme les écoles et les transports. Or, les moyens de pression, dans les services publics, comportent le plus souvent d’importantes revendications qui bénéficient autant aux personnes usagères des services qu’aux travailleurs et travailleuses qui les prodiguent. Certes, à court terme, une grève dans les services publics rend la vie difficile à une grande partie de la population, mais lorsque cette même grève lutte contre la sous-traitance au privé, par exemple, elle protège à plus long terme la qualité et la disponibilité dudit service. Qui plus est, les gains marqués par un syndicat donné peuvent tirer vers le haut les conditions d’autres travailleurs et travailleuses du même secteur, syndiqué·es ou non.

Lorsqu’on met des mots dans la bouche de la population, on lui fait dire qu’elle a besoin de transports pour aller travailler, ou pour consommer. On lui fait dire qu’elle a besoin d’écoles, sans quoi les parents ne pourront pas se rendre disponibles pour le travail. Rapidement, le besoin de la population semble étrangement aligné sur les besoins de productivité du patronat…

La population souhaite essentiellement que des personnes et des instances négocient de bonne foi et non à coup de lois spéciales. Alors, lorsque la CAQ légifère pour « protéger » les « besoins » de la population, de quel besoin parle-t-elle vraiment ?[2]  Celui des simples citoyen·nes qui nécessitent des services publics de qualité ou celui du patronat et de toutes celles et ceux qui manipulent les cordons de la bourse ?

C’est justement pour ces raisons que les travailleurs·euses se rassemblent sous une bannière syndicale. Rappelons qu’à la base, l’action syndicale vise à créer un contrepouvoir, permettant un meilleur rapport de force devant la classe dirigeante, généralement issue des milieux les plus fortunés. Mais ce levier syndical est doublement attaqué par le gouvernement caquiste. En effet, après le sabotage de la capacité des syndicats à négocier leurs conditions de travail avec la loi 14, le projet de loi  3[3] du ministre Boulet en rajoute une couche : « La mission centrale d’un syndicat, c’est de la formation, de la représentation et de la négociation. Tout ce qui est périphérique à ça devient facultatif » argue le ministre du Travail (Porter, 30 octobre 2025).

En fin de compte, le ministre s’arroge le droit de décider à la place des syndiqué·es des objectifs et moyens collectifs qu’ils et elles se donnent, en réduisant les organisations syndicales à la stricte question des conventions collectives, considérant toutes les autres sphères du travail syndical comme « facultatives ». Sous l’argument de la « transparence » financière, on empêche les travailleurs et travailleuses de choisir démocratiquement l’usage de leurs ressources financières, et on alourdit artificiellement (et surtout inutilement) la gestion et la comptabilité. Pourtant, plusieurs mécanismes démocratiques sont déjà en place et permettent aux membres de participer pleinement aux décisions financières de leurs syndicat, fédération et confédération.

Notre lecture, c’est donc que l’arsenal législatif déployé par la CAQ ne vise ni le bien-être de la population ni les droits des syndiqué·es. La véritable cible du gouvernement, c’est la force collective que les travailleurs et travailleuses se donnent en se réunissant : un contrepouvoir nécessaire, mais dérangeant.

Le syndicalisme : un mode d’organisation à large spectre

Le ministre Boulet semble croire que l’utilisation de ressources syndicales pour mener des luttes plus larges aurait quelque chose du détournement, mais la réalité est tout autre. Tout au long de sa riche histoire, le mouvement syndical s’est nourri de plusieurs perspectives et a agi en de nombreuses sphères. À la CSN, cette richesse s’exprime à travers l’idée des différents fronts de défense des droits. Pour protéger les intérêts des travailleurs et des travailleuses, on doit agir non seulement sur les conditions de travail, notamment à travers les conventions collectives, mais aussi, et c’est essentiel d’y revenir, sur les conditions de vie. Ainsi, la défense de droits sociaux et d’une plus grande justice sociale et économique font partie intégrante de l’action syndicale. La démarcation entre les deux fronts est nécessairement perméable.

L’importance des contrepouvoirs

C’est vraisemblablement ce qui dérange le politique en ce moment. Ainsi, le gouvernement Legault entame une véritable croisade contre les contrepouvoirs. L’usage éhonté de la clause dérogatoire en est un bon exemple. L’actuel projet de loi 1 ne se cache même plus, et propose en définitive de bâillonner bon nombre d’organismes gouvernementaux, en interdisant ceux financés par des fonds publics de contester une loi. Louis-Philippe Lampron, professeur de droit à l’Université Laval, s’inquiète ainsi que ce « projet de loi mammouth déguisé en constitution » érode la séparation des pouvoirs : « On revient à un régime où c’est la souveraineté parlementaire qui l’emporte, et qu’il ne revient pas aux tribunaux de remettre en cause des choix qui ont été faits par l’Assemblée nationale […], mais ça c’est revenir en arrière. […] Pour s’assurer que le législateur n’abuse pas de ses pouvoirs, on a besoin d’un tiers indépendant qui va s’assurer de l’effectivité des droits et libertés de la personne. » Le Barreau du Québec, une organisation pourtant plus que prudente politiquement, souligne quant à lui par voie de communiqué que « Les projets de loi  1, la Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec, et 3, la Loi visant à améliorer la transparence, la gouvernance et le processus démocratique de diverses associations en milieu de travail, ainsi que la Loi  2, la Loi visant principalement à instaurer la responsabilité quant à l’amélioration de l’accès aux services médicaux et à assurer la continuité de la prestation de ces services, adoptée le 25  octobre dernier, comportent des dispositions qui s’écartent de manière importante des valeurs et des traditions de la société québécoise au profit d’un renforcement du pouvoir de l’État. »

Cela a fait dire à un collectif de professeur.es en droit ayant récemment publié une lettre ouverte dans La Presse :

Outre leurs titres orwelliens, un fil rouge lie ces initiatives législatives entre elles et nous semble très clairement tenir de la volonté d’affaiblir la capacité d’action de plusieurs de nos plus importants contre-pouvoirs institutionnels et de limiter l’exercice de droits par la société civile, réduisant par la même occasion les espaces de délibération indispensables à la légitimité des lois, politiques publiques et décisions gouvernementales.

Nous n’avons pas le luxe de laisser ce contrepouvoir nous échapper. Il faut s’impliquer tous ensemble afin de maintenir notre capacité de dire non à un gouvernement qui veut gérer par bâillons, couper sans vergogne dans les services publics et protéger le patronat au détriment des citoyen·nes et des travailleurs·euses. Comme enseignant∙es, ça passe entre autres par nos écoles, nos cégeps, nos universités et nos syndicats. Il sera crucial de rappeler au gouvernement l’importance de la mission syndicale, mais aussi de dénoncer avec force l’érosion de nos droits syndicaux et sociaux, pourtant au cœur de notre liberté d’association.

[1] Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock­­-out, https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-89-43-1.html

[2] Voir à ce sujet IRIS (2025). « Les faux prétextes derrière le PL89 ».

[3] Loi visant à améliorer la transparence, la gouvernance et le processus démocratique de diverses associations en milieu de travail, https://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-3-43-2.html

Partager cet article

Derniers blogues de la FEESP

La solidarité et la résistance : plus que jamais nécessaires

L’actuelle montée globale de la droite est rapidement passée de préoccupante à terrifiante. Pour n’en nommer que quelques manifestations : l (…)

La CSN réclame la démission de la ministre Déry

Alors que le gouvernement procède au « démantèlement tranquille » du réseau de l’enseignement supérieur.

Investissons dans le potentiel des chargées et chargés de cours

Alors que les chargés de cours représentent la majorité du personnel enseignant universitaire – près de 15 000 personnes –, leur contributio (…)

Chronique 104 – Refuser la résignation, cultiver les possibles

Chronique 103 – Vœux et résolutions pour réenchanter l’enseignement

Dernières nouvelles de la CSN